*Gwerzioù: l’album est là!
samedi 27 juin 2009
L’album Gwerzioù, qui fixe une partie du travail de chant a capella/traduction en français réalisé les deux années dernières avec Nolùen Le Buhé, Annie Ebrel et André Markowizc, vient d’arriver! Initialement destiné à une distribution interne au réseau du Théâtre de Cornouaille (producteur de toute l’aventure), il doit finalement être distribué par Keltia Musique et, de ce fait, disponible dans toutes les bonnes boulangeries!
Il s’agit, donc, de six grandes complaintes chantées en entier et a capella (c’est-à-dire comme elles sont faites pour être chantées, et comme nous avons assez rarement l’occasion de le faire vraiment!) et jalonnées de leur traduction française écrite et dite par André Markowicz. Le but est bien sûr de donner aux non-bretonnants un accès à l’histoire chantée en temps réel, rendant ainsi à la narration sa juste place au cœur de ce répertoire; et le résultat, une déclaration d’amour passionnée (1) à un genre un peu délaissé ces dernières années, lui qui fut si longtemps considéré comme le fleuron de la tradition orale.
Puisse ce disque être aussi intime et intense que nous avons cherché à le faire; et puissiez-vous y trouver ce que nous ressentions si fort en l’enregistrant: la présence renversante des personnages, la densité de plusieurs siècles de transmission; le pur mystère de dire et de chanter, qui dépasse géographies et chronologies et fait que là où une seconde avant il n’y avait que silence, tout-à-coup une voix suscite des mondes tout entiers.
C’est ce miracle-là qui nous bouleverse quand nous entendons ces chansons, c’est celui-là que nous cherchons à renouveler lorsque nous les chantons.
C’est un miracle sans esbrouffe, un miracle qui ne scintille peut-être pas assez agressivement pour le marché du spectacle ces temps-ci. Un merci d’autant plus grand au Théâtre de Cornouaille et particulièrement à Michel Rostain, à Marie Guiot et au preneur de son Fabien Le Gallou de s’être mis en quatre pour que tous nous puissions le partager.
GWERZIOÙ, Nolùen Le Buhé, Annie Ebrel, Marthe Vassallo, André Markowicz, Théâtre de Cornouaille, 2009, distr. Keltia Musique.
A réclamer à votre marchand préféré, ou à commander là! N’oubliez pas que Noël 2009 n’a jamais été aussi proche…
(1) Passionnée, le mot est faible: cela se sait peu, mais quand il ne traduit pas Pouchkine, Dostoïevski ou Shakespeare, André Markowicz écoute, lit, apprend et chante des gwerzioù. Des TAS de gwerzioù. Je crois qu’à lui seul il en connaît autant que nous trois réunies!
Il est toujours l’heure…
samedi 27 juin 2009
Trouvé ceci ce matin, au petit déjeuner:
LE FILS DU TITIEN
Lorsque j’ai lu Pétrarque, étant encore enfant,
J’ai souhaité d’avoir quelque gloire en partage.
Il aimait en poète et chantait en amant;
De la langue des dieux lui seul sut faire usage.
Lui seul eut le secret de saisir au passage
Les battements du cœur qui durent un moment,
Et, riche d’un sourire, il en gravait l’image
Du bout d’un stylet d’or sur un pur diamant.
O vous qui m’adressez une parole amie,
Qui l’écriviez hier et l’oublierez demain,
Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.
J’ai le cœur de Pétrarque et n’ai pas son génie;
Je ne puis ici-bas que donner en chemin
Ma main à qui m’appelle, à qui m’aime ma vie.
Alfred de Musset, 3 mai 1838.
…de lire Musset
samedi 27 juin 2009
Ce n’est pas que je lise les classiques français tous les matins en buvant mon thé (soit dit en passant, je n’ai hélas jamais lu Pétrarque non plus); c’est qu’il y a parfois des lignes qui vous viennent aux lèvres, et vous font vous lever pour relire le poème entier.
Je remercie le hasard bouquiniste qui mit un jour sur mon chemin une édition complète de la poésie de Musset (dans un grand album broché de l’entre-deux-guerres, qui ne paie pas de mine mais sent bon le pain chaud): il y a le grand Musset d’anthologie, grave et chétif comme un Romantique qui se respecte, mais il y a aussi le Musset prompt à l’ironie douce-amère (quelqu’un qui écrit “J’ai perdu jusqu’à la fierté / Qui faisait croire à mon génie” peut-il être un fat?) et à la parodie, l’admirateur d’autres artistes, et celui qui sait ouvrir sur les profondeurs d’un instant:
A M. REGNIER de la Comédie Française, après la mort de sa fille:
Quel est donc ce chagrin auquel je m’intéresse?
Nous nous étions connus par l’esprit seulement;
Nous n’avions fait que rire, et causé qu’un moment,
Quand sa vivacité coudoya ma paresse.
Puis j’allais par hasard au théâtre, en fumant,
Lorsque du maître à tous la vieille hardiesse,
De sa verve caustique aiguisant la finesse,
En Pancrace ou Scapin le transformait gaiement.
Pourquoi donc, de quel droit, le connaissant à peine,
Est-ce que je m’arrête et ne puis faire un pas,
Apprenant que sa fille est morte dans ses bras?
Je ne sais. – Dieu le sait! Dans la pauvre âme humaine,
La meilleure pensée est toujours incertaine,
Mais une larme coule et ne se trompe pas.
Et il y a l’ami:
A ALF. T…
Qu’il est doux d’être au monde et quel bien que la vie!
Tu le disais ce soir par un beau jour d’été.
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.
Nos chevaux, au soleil, foulaient l’herbe fleurie;
Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie;
Mais dans le fond du cœur je me suis répété:
– Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse;
Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis;
Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,
De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,
D’avoir vécu trente ans comme Dieu l’a permis,
Et, si jeunes encor, d’être de vieux amis.
Vers mineurs – l’horrible mot, et l’horrible classement! – sans doute; mais vers qui vous serrent la gorge, francs et précis comme des chansons, et qui comme des chansons vous restent en mémoire et vous reviennent – par exemple un joli matin de fin juin, alors que vous prenez le petit déjeuner en heureuse compagnie, que la brise est tiède et que le jardin fredonne…
Flûtiste de Rouen, anges de Milan
dimanche 14 juin 2009
Bien concentré, le monsieur:
J’aime les expressions que peintres et sculpteurs attrapent parfois chez les musiciens en pleine action. En cliquant ici vous trouverez, sous le titre “Madonna and child enthroned with saints”, un tableau qui m’avait fait rire tout haut à Milan. Le détail que le site propose juste après la vue générale (je ne suis manifestement pas la seule que ça amuse!) vous dira pourquoi: aux pieds de la Vierge il y a trois anges musiciens, dont deux jouent du luth côte à côte. L’un de ces deux-là est en train de réaccorder son instrument et arbore la mine propre à cette noble activité: absorbée et légèrement contrariée. Son voisin, prêt à jouer, le regarde avec l’air de patience discrètement réprobatrice – les yeux un tout petit peu trop ouverts, la bouche un rien pincée – de qui croit son propre accordage au-dessus de tout soupçon. On jurerait les entendre penser:
ANGE NUMERO 1: “Plus haut… plus haut… J’aurais pas dû changer les cordes juste avant qu’on démarre. Plus haut… Ah, non, un poil plus bas… Il me stresse, celui-là, à me fixer comme ça… Crénom, c’est toujours pas ça? C’est que je ne sais plus où j’en suis, moi, à essayer de faire vite… Tout le monde me regarde… Plus haut ou plus bas? Prenons l’air dégagé…”
ANGE NUMERO 2: “Pas si haut, andouille… Je rêve… On joue pour la Sainte Vierge, et il est même pas fichu de s’accorder… Je lui avais dit, avec des cordes neuves ça ne tiendra jamais tout le concert… Allez, active… Rhaaaa, c’est pourtant pas si compliqué… Je peux quand même pas lui prendre son clou pour l’accorder plus vite… Bon, prenons l’air de rien… Je suis détendu et serein, prêt à faire résonner la musique céleste… “
On ne m’ôtera pas de l’idée que Bartolomeo Montagna soit était musicien lui-même, soit vivait entouré d’instrumentistes! Et qu’il a mis un soin particulier à composer, au bas d’un tableau par ailleurs plutôt hiératique, une si confondante tranche de vie.
“Tranche de vie” au sens le plus littéral, d’ailleurs: car outre ce qu’ils apportent de fraîcheur et de personnalité face à tous ces saints impassibles, ces petits collègues auréolés introduisent aussi un élément autrement sérieux: le temps. Les figures religieuses pourraient être là depuis et pour l’éternité; le concert interrompu par l’instrument désaccordé, lui, possède un avant, un pendant, un après, et c’est même une question de minutes. Le temps importe peu aux anges, à la Vierge et aux saints? On voit bien que vous n’avez jamais réaccordé de luth.
Comme un petit pou étonné
dimanche 14 juin 2009
Me voici, depuis hier, “marraine” des classes primaires bilingues (français-breton, hein – je dis ça pour les Vénusiens qui arriveraient ici par hasard) de l’école que j’ai moi-même fréquentée, celle de Trégastel. La chose a été proclamée urbi et orbi à l’occasion des vingt ans de la classe, dignement célébrés par un spectacle de Patrick Ewen. Eh bien, ça me surprend moi-même mais je me sens un peu fière…
C’est peut-être parce que j’ai été adorablement accueillie – une superbe orchidée sur mon bureau en témoigne non sans panache.
Et aussi parce que c’est chez moi? C’est une sensation très particulière de se retrouver face à des gens qui vous ont vue petite et se réjouissent de ce que vous avez pu parvenir à faire. (Et ce même quand par ailleurs vous gardez des souvenirs mitigés de l’école primaire, être une petite “intellectuelle” à lunettes et moyennement douée pour la vie en société n’étant pas la plus sûre recette pour couler des jours tranquilles dans une cour de récréation.) Les félicitations qu’on reçoit pour son travail sont toujours un cadeau inestimable et un peu étrange; mais quand elles s’adressent à la petite fille autant qu’à la grande, elles vous remuent encore différemment…
Et puis c’est que j’en ai, des fantômes, dans ce bourg de Trégastel! Oh, de bons fantômes, qui sourient avec les yeux et qui roulent les “r”, de ceux qui vous accompagnent sans se faire remarquer mais qui, à la faveur d’une journée comme celle-là, retrouvent leur place familière. C’est en premier lieu pour les comprendre que l’envie m’était venue, gamine, d’apprendre le breton… Pas étonnant qu’ils aient été de la fête.
Bref, voilà – l’énergie des parents, celle des enfants, l’humour et la finesse proprement radioactifs de Patrick Ewen, plus quelques ombres bienveillantes qui flottent dans l’air mine de rien – et hop, votre servante se retrouve bien plus émue qu’elle ne l’aurait cru…
De l’influence de la bonne cuisine sur l’élaboration d’un projet artistique
mardi 26 mai 2009
On travaille la musique. C'est-à-dire qu'on se réunit dans un endroit donné, à un moment donné, autour d'une musique donnée, et qu'on l'élabore et la répète jusqu'à ce que performance décente s'ensuive. Jusque là, rien de bien compliqué.
Mais "on" désigne un groupe d'être humains, avec ce que cela suppose de besoins vitaux et de fonctionnements sociaux. C'est-à-dire que chaque fois qu'"on" se réunit pour travailler, "on" va également vivre ensemble un certain nombre d'autres moments. On va se raconter, se réconforter, s'encourager, s'agacer, se faire peur, se regarder, se dire une bonne grosse blague, se dévoiler, se cacher… Et parmi ces choses il en est une tellement évidente qu'on l'oublie: on va MANGER. Ça n'a l'air de rien, mais (pour les musiciens comme pour le commun des mortels!) manger représente une certaine durée, un certain lâcher-prise, un temps d'échange à bâtons rompus où les tempéraments peuvent se révéler. Ce peut être aussi le moment de partager un plaisir, et pour nous, rats des champs qui répétons les uns chez les autres et mangeons sur place pour raisons pratiques, l'occasion de se chouchouter les uns les autres: j'apporte le hors-d'œuvre, tu te charges du dessert… Les premières répétitions de l'ensemble vocal Mélisme(s) furent ainsi de véritables festivals de cuisine maison dont le souvenir fait partie de notre folklore fondateur. Et combien de hummos Lydia Domancich a-t-elle préparés pour les répétitions de nos spectacles successifs? Combien de poulets délicatement rôtis par Marc Thouénon, et de petits verres de l'inimitable Vespétro, liquoreux et herbé, ont scellé les premières pierres de Loened Fall? Combien de bonnes recettes expérimentales ont soutenu, chez Emmanuelle Huteau, le décortiquage du vibrato de Madame Bertrand ou les répétitions du Purcell d’avril dernier?
En ce moment nous travaillons, avec Nolùen Le Buhé et Annie Ebrel, à de nouveaux morceaux en trio. Sur le temps que nous passons ensemble, il y a du chant, beaucoup de chant: nous expérimentons beaucoup de choses, et je peux vous promettre qu'à la fin de certains après-midi un filet de fumée nous sort par les oreilles… (Mais je peux aussi également vous annoncer que le résultat devrait être intéressant et plutôt inédit – en tout cas l’élaboration est assez passionnante. Rendez-vous le 3 juillet à Pleumeur-Bodou, et fin août au festival Fisel à Rostrenen!) Du chant, mais aussi, généralement, un repas. Pas de sanglier à la broche, mais toujours un bon petit plat prévu par chacune pour les autres…
Bien sûr, on peut faire de la musique sans tout cela. Mais plus le temps passe, plus j'ai le sentiment que ces petits moments se fondent dans le tissu musical, renforcent sa trame, lui donnent une souplesse et un lustre. Au même titre que les images, la réflexion, la recherche, la scène coupée au montage, ils font partie de tout ce vécu invisible mais perceptible dans la profondeur du résultat final. Il est impossible de les susciter, ils perdent tout pouvoir dès l'instant où ils deviennent un devoir. Mais tels qu'ils éclosent de temps en temps, ils nourrissent la musique autant que le musicien… Parce qu'ils parlent de l'attention de chacun pour les autres, de faire de son mieux, d'être tour à tour choyeur et choyé, de partage, d’expérimentation – et même parfois d’indulgence! – ils font, mine de rien, un écho bonhomme et libre d'enjeu à ce qui se passe entre nous sur scène.
Et allez, puisqu'on en parle:
SOUPE D'ORTIES DE L'AVANT-DERNIÈRE RÉPÉTITION CHEZ ANNIE:
Muni, cela va sans dire, de gants de vaisselle dignes de confiance, cueillir les parties supérieures (4 ou 6 dernières feuilles) d'orties pas encore en fleurs (si les orties sont plus vieilles, il vous faudra détacher les feuilles des tiges, trop fibreuses, et là ça devient un sacerdoce). Avec un gros saladier bien tassé on obtiendra de la soupe pour 6 à 8 personnes environ. Dans un fait-tout, faire fondre un ou deux oignons/échalottes dans du beurre, puis ajouter les orties lavées et assez de bouillon pour les couvrir (entendez par là: "couvrir d'eau et ajouter, en proportion, des cubes de votre bouillon instantané préféré"). Laisser bouillir doucement une quarantaine de minutes, ou jusqu'à ce que les orties soient toutes molles et presque fondues. Mixer. Au moment de servir, remuer (l'ortie a tendance à tomber au fond) et ajouter de la crème fraîche. Vous pouvez ajouter des pommes de terre en même temps que les orties pour un velouté plus épais, mais pour ma part je préfère sans: on sent mieux la douceur de l'ortie elle-même. Le bonus maison: utiliser des oignons blancs en bottes et réserver les tiges, coupées en petites rondelles, pour les ajouter à volonté dans l’assiette servie.
Question subsidiaire: j'ai vu ma grand-mère du Sud-Ouest préparer cette soupe (mais si ça se trouve la recette sortait d'un bouquin!) ; en revanche il semble qu'elle n'ait pas été connue partout en Bretagne (la soupe, pas ma grand-mère). Quelqu'un a-t-il des informations ou des souvenirs à ce sujet?
Salut Pascal
vendredi 8 mai 2009
Pascal nous a quittés sans crier gare, la quarantaine à peine entamée; son cœur s’est bêtement arrêté de battre, comme en une blague de très mauvais goût dont une part de nous ne peut se résoudre à cesser d’attendre le signal de fin.
Pascal aura promené partout la même soif, le même appétit sans mesure: pour l’amitié et l’amour, pour la fête, pour la musique. Pascal ADORAIT la musique, n’en avait jamais son saoûl; autant il aura pu être musicien dilettante, autant il aura été auditeur enragé. De la musique tout le temps, du soir au matin (et dans cet ordre), à plein volume, des monceaux de disques qu’il connaissait par cœur et dont il parlait comme un taste-vin de sa cave.
Deux ans durant, Pascal Martin a tenu le café-concert “Les Quatre Vents” à Langoat, où il a accueilli tous les musiciens dont les enregistrements accompagnaient ses journées; Yann-Guirec Le Bars a dit hier, à la cérémonie d’adieu, que Pascal nous avait offert à tous deux ans de bonheur, et c’est la vérité. On se souviendra longtemps des bœufs des Quatre Vents, d’une programmation musicale à faire monter le rouge aux joues de bien des régies municipales, et surtout du patron dont la générosité et le panache kamikaze, s’ils finirent par mener la barque à l’échouage, feront aussi briller pour longtemps une petite lumière dans les yeux de ceux qui montèrent dedans.
Moi qui, comme bien des musiciens, suis devenue avec le temps de plus en plus hypersensible à la musique, au point de lui préférer paradoxalement le silence en de nombreuses occasions pour éviter qu’elle ne rentre en conflit avec la conversation ou la pensée en cours, je me souviens avoir, en plus d’une fin de soirée, supplié Pascal d’arrêter le lecteur CD. Par pitié, pas encore d’autres musiques, d’autres discours, d’autres mondes – j’en aurais pleuré. Mais lui n’en avait jamais assez. Et ce n’était pas qu’il n’écoutât pas: au beau milieu d’une phrase, il s’interrompait pour attirer l’attention de son vis-à-vis sur une improvisation d’Ella Fitzgerald ou un trait de Planxty avec une admiration et une joie qui venaient à bout de toutes les fatigues. Vaincue, je le laissais me présenter un autre des ses disques préférés, et je me disais ce que je me suis bien souvent dit depuis: nous ne faisons pas de la musique pour des gens comme nous-mêmes, nous faisons de la musique pour des gens comme Pascal.
Ceci n’est pas un message codé
vendredi 1 mai 2009
Les premières fleurs des chèvrefeuilles du Yaudet s’apprêtent à s’ouvrir.
Je dis ça, je dis rien…
Attention, longue dissertation! Les vieilles rengaines, tome 3: spectacle vivant et prostitution
vendredi 1 mai 2009
(NDLR: Je sais, mettre ça en ligne le 1er mai, ça se pose un peu là… Mais ça attend dans les brouillons depuis un moment, et Félix Mendelssohn et Mélisme(s) vont m’éloigner de l’ordinateur dans les prochains jours. Et puis, après tout, c’est bien de travailleur et d’employeur qu’il est question…)
A force de se mesurer tous les jours à la réalité d'un métier, certaines questions deviennent des lieux communs alors que pour le nouveau venu elles semblent inédites, absconses ou choquantes. Ainsi de celle qu'il y a quelque temps j'ai entendu Albert Algoud évoquer sur France Inter: parlant d'un personnage (au théâtre) de cantatrice et d'un personnage de call-girl, il a conclu en susbstance "elles font un peu le même métier: elles ont toutes deux en commun de vendre du plaisir".
Bien des musiciens se sont déjà interrogés à ce sujet. Mais, pour tout le sincère respect que j'ai pour Albert Algoud, la question est trop complexe pour se résumer à un aphorisme de dîner mondain. Détournez l'attention des enfants et envoyez Belle-Maman faire la sieste, je vais tâcher d'expliquer pourquoi.
(Mon opinion sur la prostitution n'est pas l'objet de ce qui va suivre – tout au plus comprendrez-vous que je m'efforce de rester aussi pragmatique et exempte de jugement moral que possible, dans la mesure de mes connaissances purement livresques sur le sujet…)
Se prostituer, c'est faire pour de l'argent quelque chose que le commun des mortels fait pour le plaisir et l'émotion. De ce point de vue-là, oui, un musicien qui s'engage par contrat à être en état de donner du plaisir et de l'émotion à autrui à date et lieu fixe, en échange d'argent, semble engagé dans le même genre de transaction. A cela s’ajoute l’engagement corporel de l’interprète, toute une dimension physique et même sexuée de la performance artistique, qui peut également prêter à confusion. Mais deux grandes différences s'imposent: la place de l'argent dans les motivations du vendeur, et le plaisir.
L'argent d'abord – ce sera vite vu: je l'ai déjà dit plusieurs fois ici, le but ultime d'un artiste, c'est de continuer à travailler. L'argent n'est que le moyen, le carburant de cette continuité: indispensable mais strictement utilitaire. Or pour autant que je sache, dans une transaction de prostitution, l'argent est toujours le but ultime du vendeur. Je n'ai jamais entendu parler d'une prostituée qui rêvait de gagner juste ce qu'il fallait pour travailler le plus longtemps et le mieux possible, pour le maximum de clients!
Le plaisir ensuite: Albert Algoud établissait son parallèle à partir du plaisir donné; or la différence fondamentale est dans le plaisir PRIS. Si j'en crois mes lectures, la majorité des prostituées non seulement ne prend aucun plaisir à son travail mais de surcroît peut y rencontrer de franches douleurs. C'est-à-dire que, dans un échange courant entre prostituée et client, le client a du plaisir et la prostituée n'en a pas (en tout cas pas d'ordre physique). Et surtout il est admis que ce qu'elle doit chercher à obtenir à court et à long terme, c'est le plaisir du client, pas le sien! Dans un échange entre musicien et public, en revanche, s'il est exact que le musicien cherche à procurer du plaisir à la salle il ne sépare pas cette recherche de celle de son propre plaisir, son accomplissement individuel. D'un musicien à l'autre, le rapport de priorité entre le bonheur de l'interprète et celui de l'auditeur peut varier grandement, mais il est rarissime et quasi-pathologique qu'ils soient dissociés.
De plus, notre plaisir de musiciens, pour différent qu'il soit, reste de même nature que celui du public. C'est-à-dire que ce à quoi nous visons, c'est à partager ce plaisir même, à vous le faire vivre à travers nous, non par ses signes extérieurs mais par sa présence et son énergie propre. Alors que ce que fait – j'imagine! – une prostituée, c'est réunir les conditions du plaisir de son client et les manifestations extérieures du sien, sans s'impliquer intimement.
Notre plaisir de musiciens n'est évidemment pas exclusif d'un travail ardu et d'un effort intense. Mais il est toujours présent, ne serait-ce qu'en tant qu'objectif presque toujours plus ou moins bien atteint; c'est lui qui motive notre investissement.
Bien sûr, il y a parfois des jours sans, où tel ou tel facteur nous empêchant, nous, de profiter de ce qui se passe, nous mobilisons notre énergie pour que vous n'en sachiez rien… Si le problème vient du public – c'est rarissime, mais cela arrive qu'une salle soit collectivement désagréable ou méprisante! – alors je ne fais pas cet effort (non mais!). En revanche vous n'avez pas à pâtir de nos angines, de nos soucis, de problèmes techniques ou d'un clampin ivre-mort qui nous pourrit la vie au pied de la scène, et il importe alors que nous prenions sur nous.
En ce qui me concerne, ces jours malheureux sont TRES rares. Dieu merci car l'énergie qu'ils réclament est telle que je sors de ces concerts-là proprement laminée, et que la première chose qui me vient à la bouche en descendant de scène est "si ça doit être souvent comme ça, j'arrête"! Et là, dans cette phrase, est précisément la différence entre le travail d'une call-girl et le mien.
Car que fais-je, dans ces rares occasions? Pour honorer le contrat entre vous et moi, je simule un plaisir que sur l’instant je ne ressens pas. C'est-à-dire que je me livre à une gymnastique mensongère entre ce que je ressens et ce que j'exprime, qui n'est peut-être pas à des années-lumières du travail d'une call-girl… (Je peux m'en défendre en rappelant que ces moments laborieux s'inscrivent, pour moi, dans une construction plus vaste et très heureuse, elle; et que par là ils visent tout de même à mon bonheur autant qu'au vôtre. Mais que sais-je, après tout, de ce qu'une call-girl peut retirer, à grande échelle, de sa carrière?) Cependant l'énorme, incontournable différence est que pour moi ces moments et la souffrance qu'ils me causent sont des anomalies, des accidents, et qu'une bonne partie de mon travail vise à en réduire la fréquence et la durée. Pour la call-girl, semble-t-il, cette simulation est la norme et un éventuel plaisir serait une exception.
En bref, une call-girl s'engage à être en état de donner du plaisir à son client; nous, nous nous engageons à être en état d'en prendre pour pouvoir vous en donner. Dans les deux cas cela suppose un véritable travail; mais le travail de la call-girl n'a que l'argent pour récompense; le nôtre est motivé par ce plaisir lui-même, cultivé, reçu et partagé.
Ou, pour dire les choses autrement: une hypothétique call-girl qui ferait de son plaisir, choisi et cultivé, la condition sine qua non de celui de ses clients (et qui parviendrait à faire abstraction du jugement social et de la culpabilité!) ne serait pas très éloignée d'une chanteuse… Et un musicien qui persisterait à vendre son savoir-faire sans y prendre le moindre plaisir, tout en multipliant les manifestations extérieures d'un bonheur qu'il ne ressent jamais? Cela ne serait peut-être pas si différent d'un(e) prostitué(e)… Mais c'est bien parce que l'un et l'autre de ces personnages sont des anomalies que l'on peut répondre à notre honorable chroniqueur que, n'en déplaise à quelques siècles de bourgeoisie (et à certains commentateurs dont le discours en 2003 sur les intermittents du spectacle révélait une pensée sociale digne d’un notaire de Daumier!), non, une call-girl et une chanteuse ne font pas le même métier.
Confessions d’une trombinoscopathe
jeudi 16 avril 2009
TROMBINOSCOPATHIE, n.f. (néologisme inventé pour l’occasion par votre servante): incapacité débilitante à mémoriser un visage, un nom, ou l’association entre les deux.
Je profite de ce que l’actualité est assez calme pour vous livrer cet aveu – ou cette explication, suivant les cas – trop longtemps retardé: à un degré hors norme, quasi pathologique et franchement pathétique, je suis incapable de mémoriser un visage. Ma mémoire des noms est à peine meilleure, et lorsqu’il s’agit de réunir les uns et les autres, les Perses se dispersent.
Je ne me souviens bien des GENS eux-mêmes: je garde des souvenirs précis des conversations, de l’énergie de quelqu’un, de sa présence, de sa beauté et même de son sourire ou de ses yeux… sans reconnaître ces derniers quand ils sont en face de moi. Ma mémoire est peuplée de Chats du Cheshire…
Soyons clairs: ce n’est pas juste que je ne me souviens plus de mon voisin de train du mois dernier; c’est qu’il faut en général que je rencontre quelqu’un entre trois et cinq fois pour avoir une chance de le reconnaître. C’est-à-dire que si aucun élément de contexte ne vient à mon secours il peut m’arriver de me trouver trois à cinq fois devant la même personne sans me souvenir DU TOUT lui avoir déjà été présentée… Parfois même alors que nous nous sommes vus il y a une heure! Au mieux, je saurai que son visage m’est familier sans parvenir à l’identifier plus avant. Pire encore, j’oublie avec le temps les traits des gens que je ne connais pas très bien, à moins qu’ils aient une trogne particulièrement marquée…
Du plus loin que je me souvienne, ma vie n’est qu’une longue suite de gaffes et d’incertitudes: est-ce que j’aurais dû reconnaître celui-ci ou celle-là? (Dans le doute, je suis devenue experte en l’art d’adresser un demi-sourire à la cantonnade.) Ah, celle-là, je la connais, allez je lui fais la bise, mais QUI EST-CE AU JUSTE? Et lui, là – ah non, il a l’air très surpris de mon salut – zut, ce n’est pas la personne que je croyais – qui s’appelle comment, déjà? Bonjour, monsieur, mais je ne vous connais pas… ah si? – Et comment allez-vous? Et tout marche bien? (truc numéro 14: poser des questions très larges, dans l’espoir que le sujet lâche quelque indice).
Le bon côté, c’est que je ne suis pas près d’être à court d’histoires drôles – entre les six mois qu’il m’a fallu, dans ma prime jeunesse à France 3, pour comprendre que le présentateur du JT dont je n’arrivais pas à savoir s’il s’appelait Francis ou Bertrand était en fait… DEUX journalistes dont l’unique point commun était d’avoir (pardon, les gars) les oreilles décollées; la fois où j’ai dit “je sais qu’on se connaît, mais impossible de me rappeler d’où” à Claudy Lebreton, président du Conseil Général des Côtes d’Armor, à la droite de qui j’avais dîné trois mois auparavant; et celle où j’ai adressé les mêmes excuses, à l’entrée de mon immeuble, aux Témoins de Jéhova que j’avais fermement éconduits le mois précédent – je ne manque pas de matière. Mais la vérité est que c’est franchement gênant, injustement blessant pour autrui et handicapant pour moi. J’ai même du mal à comprendre certains films!
Ce n’est pas une histoire de concentration: bien souvent j’ai essayé de fixer les traits de quelqu’un dans tous leurs détails – “lui, si je ne le reconnais pas après, ce sera vraiment une honte” – : des clous. Et ce n’est pas non plus, comme je l’ai craint il fut un temps, une question d’égocentrisme: je ne reconnais pas plus les gens que professionnellement j’aurais intérêt à reconnaître… Au moins, j’ai le handicap égalitaire!
J’avais ce problème longtemps avant d’opter pour un métier qui me fait croiser des centaines de gens toutes les semaines. Il va de soi que celui-ci n’a rien arrangé… D’autant que parfois, la personne qui me salue est VRAIMENT un inconnu, simplement un spectateur content et sympathique; ça me fait très plaisir, mais ça me prive d’un repère de plus… (Ajoutez à cela qu’il m’arrive de temps à autre, à l’inverse, de reconnaître mystérieusement un(e) parfait(e) inconnu(e) dont l’attitude ou l’expression m’avait frappée dans la rue ou dans un concert…)
Bref, j’en prends mon parti et je préviens, chaque fois que j’en ai l’occasion, auditeurs, acheteurs de disques, stagiaires, organisateurs: si je vous passe devant sans vous voir, si je vous salue un jour d’une bise et le lendemain d’un vague signe incertain, voire si je manifeste une franche froideur (car il arrive aussi, ô douleur, que je confonde quelqu’un d’adorable avec le casse-pieds de la veille!), je vous supplie de ne pas m’en tenir rigueur. Si vous le souhaitez, venez me voir et rappelez-moi où et quand nous nous sommes vus… Et pardonnez à une malheureuse infirme du trombinoscope.